IMPROJAZZ N°150       NOV DEC 2008

XAVIER GARCIA

VIRTUEL MEETING Signature Radio France 11029
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REEL MEETING Signature Radio France 11059/60
 dist Harmonia Mundi

Tout d'abord, un peu de grammaire:
Avez-vous remarqué comme les "meetings" de Xavier Garcia, qu'ils soient "virtuel" ou "réel", étaient précédés d'adjectifs orthographiés à la française quand ils demeuraient eux-mêmes résolument anglo-saxons? Le terme même de "meeting" serait donc à prendre dans son acception hexagonale et ne signifierait pas une simple "rencontre", mais bel et bien, selon le Petit Robert, "une réunion publique organisée pour discuter une question d'ordre collectif, social". Nous n'avons donc pas affaire ici à quelques potes virtuellement rassemblés ou se retrouvant réellement, selon les cas, pour taper le bœuf, mais à des citoyens responsables, regroupés autour d'un personnage référent, afin de mieux envisager ensemble la résolution de situations complexes.
Et c'est vrai que l'art de Xavier Garcia ne s'aborde pas sans préparation ni réflexion préalable, comme on sifflote un air ou un verre de petit blanc. Pétri de culture populaire, de la chanson réaliste au rock de Led Zeppelin, passionné de courants alternatifs, entre Kurt Weil et Nino Rota, formé dans le sillage de l'IRCAM et de Pierre Scheffer ou autres savantissimes créateurs, notre Lyonnais féru de jazz, du New Orleans au free contemporain, offre une personnalité musicale tout à fait composite. Ce qui, bien sftr, en préserve la singularité, mais nous la rend également plus absconse, à nous pauvres mortels qui ne possédons pas le quart de ses références.

Un peu d'histoire, donc:      En 2003, paraissait sur le label Signature de Radio France un album fort plaisant, intitulé" Virtuel Meeting", dans lequel notre homme laissait entendre l'intelligence structurale d'un compositeur passablement démiurge, mais surtout grand catalyseur. Après avoir tranché dans le vif d'un matériau fourni par quelques instrumentistes de tout premier ordre, il démontait pièce par pièce chaque piste sonore, lui faisait subir les mille transformations que son esprit mutin se plaisait à concevoir puis remontait le tout avec un parfait sens de la dramaturgie, passait sur l'ensemble le baume d'une production qui n'avait rien d'aléatoire et accouchait enfin de cet objet très identifiable et qu'on nomme cd.
Il y avait alors l'inséparable Castafiore, compagne de chaque instant et grande militante devant l'éternel: Lucia Recio, sa voix multiple, sa bouche gourmande et son rire éclatant. Il y avait encore l'ami de longue date, le guitariste Alexandre Meyer, virtuose trop rare sur nos scènes festivalières ou dans les studios de musique actuelle, qui doit sans doute sa relative traversée du désert à la particularité d'un style proprement inclassable.

Aux clarinettes et autres tuyaux, figurait le collègue arfien Jean-Paul Autin, partenaire de trop d'aventures innovantes pour qu'on puisse les citer ici, et, à la contrebasse, l'homme du Centre, pivot incontournable de moult expériences déracinées, patron de Xavier dans le 4tet "EndIichkeit, le soir" et pourvoyeur de beats aussi profonds qu'incisifs, j'ai nommé Eric Brochard.

 

Enfin, derrière les fûts et les cymbales, s'imposait l'alter ego d'Outre Manche, Chris Cutler soi-même, l'homme qui, de Henry Cow au Science Group ou de Fred Frith et Tom Cora à John Wolf Brennan, fit et fait encore les beaux jours d'un post jazz aux furieux accents binaires comme d'une fusion originale plus proche du grand mix universel et sidéral que de la compétition individuelle et sidérante. Tant d'influences historiques et de recherches personnelles passées à la moulinette du cut'up façon Garcia ne pouvaient qu'aboutir à une œuvre unique au sens d'incomparable... Et c'est ce qui se passe dans ce "Virtuel Meeting" où les masses convergent pour mieux se disloquer, pénètrent l'atmosphère en un heurt violent et s'éparpillent dans la brume industrielle. Dans cet album épique, le souffle et le soupir semblent revenus des Enfers pour nous conter par le menu la couleur des voyelles, la clarinette poursuit à voix basse le souvenir des temps mélodieux et les cordes s'accrochent à l'embryon d'un rythme désaxé. En charge du Big Bang, guitare et batterie découpent l'espace en lanières inégales, les nouent et dénouent au gré d'impulsions farouches ou contemplatives, déterminent les accents, brisent, surtout, les rares certitudes qui pourraient s'installer au cours du voyage. Car c'est bien de cela qu'il s'agit: une épopée moderne, évocatrice d'époques médiévales et science-fictionnelles où le choc des armures succède à l'intransigeance des lasers, désarçonnant les guerriers épuisés de batailles féodales et futuristes. Parfois, les personnages se font oublier, laissant la place à des paysages désolés, couverts de brume et de cadavres, tandis qu'au loin, tonne le tambour. La mort est étrangement présente dans cet enregistrement où les nappes synthétiques planent au-dessus de la ferraille quand les cris percent encore le vacarme électrique des cordes et du cuivre.
Et soudain, le présent s'impose. Guitare et batterie soutiennent une voix cybernétique et volubile. Le rock déplace les matières, les percussions retiennent le temps, tout s'affole et se tait. La clarinette, alors, s'empare du silence, décline la douceur boisée d'une phrase. Et la mélodie s'interpose entre le vide et le chaos.
Grand Maître des sonorités empruntées, Xavier Garcia a distribué les rôles, exposé les ambiances, dressé le décor. En totale immersion, il a mis en scène l'expression vive de chacun et l'a dirigée vers une finalité connue de lui seul. Puis, il a bâti pierre après pierre l'édifice complet tel qu'il voulait l'entendre et tel qu'il nous le restitue, bande son d'un spectacle qui n'exista jamais qu'à l'état de fantasme, mais qui suffit entièrement au bonheur de l'écoute. Libre à chacun, ensuite, de recréer ses propres images... Si j'y ai perçu du Kurosawa, d'autres y verront du Eisenstein ou du Tarkovski. D'autres, enfin, dans le superbe solo d'Eric Brochard qui clôt cette somme pointilliste et s'égaye en myriades de particules délétères, entendront la métaphore d'un Monde en folie. Et tous auront raison!


En juillet 2005, Xavier avait réuni les protagonistes du "Virtuel Meeting" sur la scène du Palais des Congrès de Parthenay. Seul le guitariste manquait à l'appel
et, si les réactions, à la sortie du concert, étaient mitigées, j'avais personnellement adhéré à cette forme de sacrifice tournoyant en une sombre danse autour de la basse d'Eric Brochard, les anches ciselées d'Autin et la voix très physique de Lucia Recio psalmodiant des invocations lancées à quelque Dieu lointain. La performance de Chris Cutler, notamment, qui détournait un
rythme en constant décalage et, par
un jeu permanent de samples échangés avec le leader, semait un désordre bienvenu, m'avait pour le moins impressionné.. .


Trois ans plus tard, les mêmes musiciens, rejoints par Alexandre Meyer, réitéraient l'expérience parthenaisienne dans un studio de Radio France et, au bout de quatre jours, gravaient la matière de deux cds parus aujourd'hui sur le même label Signature et intitulés, bien SÜf, Il Réel Meeting" .
Il est surprenant de constater à quel point les rapports humains authentiques prennent le temps de s'installer, pour peu qu'ils en aient la possibilité. Ainsi, ce qui frappe d'abord, à l'écoute des premières plages issues de la séance réelle, c'est cette patience confinant à la timidité dont font preuve les divers interlocuteurs avant d'entrer dans le vif du sujet. Une timidité qu'on oubliera d'ailleurs bien vite au cours des quelque 132 minutes constituant l'intégralité de l'enregistrement. C'est même à pas de loup que s'orchestrent les approches. La voix de Lucia reste dans la gorge, on distingue à peine les crépitements de guitare des froissements de peaux ou des sonorités analogiques, l'archet se mêle au souffle de la clarinette, le temps se distend... Puis, chacun s'enhardissant, les baguettes accompagnent les cris, les cordes claquent, la tension monte... Et, de nouveau, c'est le silence qui s'installe pour quelques brefs instants. A mesure que l'album avancera, la furie sacrificielle emportera évidemment les cœurs et les corps dans l'œil du cyclone. Pourtant, si le voyage virtuel, inféodé à la seule boussole de Xavier Garcia, s'était montré particulièrement accidenté, le chaos du réel se désorganise plus horizontalement. Névroses et cauchemars s'y livrent, en fait, dans un constant souci de permanence et d'éternel retour, tenant aussi bien du cycle naturel que de la fixité obsessionnelle: quel que soit le paysage traversé, le campement se tiendra toujours sur la même rive!

Moyennant quoi, les diverses étapes de cette boucle incessante ne signifient nullement l'introspection stérile, mais plutôt la nécessité vitale d'escapades collectives obéissant à une force extérieure qui les ramènera ensuite à leur point de ralliement, comme les marées imposent leur rythme par la seule attraction de la lune.
Il est d'ailleurs beaucoup question de mer dans les pages de ce journal de bord. L'équipage et son capitaine sont partis à la découverte d'océans inconnus, dont certains, cependant, figurent sur la carte de cette lune juste citée. Les "Mare Spumans", "Crisum", "Humorum",      Il Cognitum "    ou "Fecundatis" ont ballotté de bord à bord ces musiciens marins téméraires et terrorisés devant la hauteur de certaines vagues qui les ont emportés, la puissance des tempêtes de sable, les icebergs dérivant et les monstres épouvantables qu'ils ont dft combattre. S'ils sont venus pour assister à "une réunion publique organisée pour discuter une question d'ordre collectif, social", les
  participants de ce meeting bien réel ont cependant oublié, dans leur générosité intrinsèque, la plus élémentaire prudence. Et c'est, une nouvelle fois, le mélomane inconscient qui profite des plumes laissées dans la bataille et des blessures occasionnées par les tourments de la traversée.
Deux vrais disques dans un seul album en noir et blanc, témoins de ces quatre jours en apnée ou à ne respirer que le souffle de l'autre, et chargés de plus de deux heures d'une musique indescriptible si ce n'est par les rêves qu'elle engendre et les images qui lui subsistent... Plus inscrit dans le présent, le Réel est un peu au Virtuel ce que le live est au studio : la possibilité devenue nécessité de composer in situ et dans l'instant une œuvre signifiant, pour Xavier
Garcia, l'aboutissement de dix ans de travail et la concrétisation d'une vie de musique et d'amitié.
Pari gagné!

Joël PAGIER